Onze mesures pour une grande mobilisation de l’École : premières analyses

dimanche 25 janvier 2015
par  SUD Education 63

dans un contexte d’émotion et dans l’urgence, face à des assassinats terroristes dont le lien avec l’éducation est loin d’être établi, le gouvernement charge l’école laïque d’une responsabilité écrasante qui occulte celle des autres facteurs politiques et sociaux intervenant dans la situation actuelle (du chômage à la stigmatisation de certaines populations, de la politique de la ville aux cadeaux au patronat, de la réduction des services publics à celle du tissu associatif), et développe un arsenal de mesures normatives et répressives visant à définir un « comportement citoyen » imposé à tous les niveaux. On est aux antipodes d’une école telle que voudrait la construire SUD éducation, privilégiant l’éducation par l’échange au sein du collectif qu’est la classe, l’enseignement mutuel, le développement de l’esprit critique, la construction patiente d’une pensée autonome chez les élèves par la conviction et le raisonnement au lieu d’un formatage aussi vain que peu démocratique par des « rituels » stéréotypés.

1) Il s’agit d’une série de mesures prises dans l’urgence, explicitement (voir le discours de la ministre du 22 janvier : « Face à l’horreur ») à la suite des tueries du début du mois. Il s’agit, pour la ministre, de « premières réponses », et la consultation de « toute la communauté éducative réunie » commencée le 12 janvier doit se poursuivre jusqu’en avril. Il s’est agi de « se poser, ensemble, toute la communauté éducative réunie, pour partager un diagnostic, loin des débats déformés qui auraient affaibli notre école. » Pas de débat donc, mais du « partage ». Et de fait un certain nombre de mesures ne font que reprendre l’existant ou énoncer des généralités : « Les règles de civilité et de politesse doivent être apprises et respectées à l’École », comme si elles ne l’étaient pas déjà…

2) Des débats, cependant, il y en aura, mais pour l’application des mesures : « je veux que succèdent dans chaque établissement, dans chaque quartier, dans chaque ville des réunions, des débats qui permettent à chacun de partager ce qu’il a vécu, de décliner les mesures de manière opérationnelle et de se demander ce qu’il peut faire de mieux. », sachant que les « premières réponses » sont déjà données par les 11 mesures décidées par le ministère.

3) L’objectif affiché est une « mobilisation de l’école pour faire vivre les valeurs de la République ». Mais ces valeurs, posées comme un absolu, ne sont nulle part définies ou rappelées, ni dans le discours, ni dans le texte. Et c’est une première difficulté : on peut penser évidemment à « liberté, égalité, fraternité », auxquelles le gouvernement adjoint à juste titre « la laïcité », mais chacun de ces termes est sujet à tant d’interprétations qu’on peut y mettre des contenus concrets très divers, voire contradictoires, les débats actuels sur la laïcité le montrent largement.

4) La mise en œuvre montre une volonté de verrouiller et de normer l’approche pédagogique des enseignant-e-s : « parcours de formation » individualisé via M@gistère, « livret rassemblant les contenus pédagogiques », « livret opérationnel de prévention et de lutte contre les phénomènes de radicalisation », et au-delà de formater encore davantage les futur-e-s enseignant-e-s : les candidat-e-s aux concours devaient pour être recrutés montrer leur compétence à « agir en fonctionnaire de l’état et de façon éthique et responsable », ils/elles devront désormais montrer leur « capacité "à expliquer et à faire partager les valeurs de la République" ».

5) L’autre aspect marquant de ces mesures est la mise en avant de la norme répressive. La ministre est certes, dans son discours du 22 janvier, revenue sur sa condamnation antérieure des « trop nombreux questionnements des élèves », en disant que « Ce qui est insupportable, ce n’est pas le fait que des enfants s’interrogent », mais c’est « de constater combien l’école est aujourd’hui confrontée aux dérives du relativisme généralisé » et préconiser que « Tout comportement mettant en cause les valeurs de la République ou l’autorité du maître fera l’objet d’un signalement systématique au directeur d’école ou au chef d’établissement, d’un dialogue éducatif associant les parents d’élèves et, le cas échéant, d’une sanction » : recours à la hiérarchie, au signalement, au « dialogue éducatif » institutionnalisé et à la sanction, au lieu de donner la priorité à l’approche pédagogique par le professeur dans la classe, et au développement de l’esprit critique, avec des élèves dont la pensée est par définition en construction.

6) Enfin, la « transmission des valeurs de la République » passe par l’imposition de rituels, qui sont de plus souvent ceux que rejettent précisément les élèves : « rites républicains et symboles de la République (hymne national, drapeau, devise) », « commémorations patriotiques », « journée de la laïcité », « olympiades », … Là encore, on impose une vision et un comportement « républicains » au lieu de chercher à convaincre et à persuader par une mise en œuvre dans la classe et l’école de pratiques démocratiques de coopération, de solidarité et de respect mutuel. Tout cela est condensé dans l’imposition d’un « parcours citoyen » de l’élémentaire à la terminale qui « sera évalué à la fin de la scolarité obligatoire » : à côté des compétences cognitives, déjà largement sujettes à caution, on évaluera donc une compétence citoyenne ? Et celles et ceux dont le « parcours citoyen » ne sera pas évalué positivement ?

7) Le reste des mesures, du « chantier prioritaire pour la maîtrise du français » à la « lutte contre le décrochage » ou à la remise en place d’une forme de carte scolaire, mêle des annonces dont l’intitulé peut être recevable mais dont on voit mal comment elles seront compatibles avec la politique d’austérité du gouvernement, à des gadgets comme la « mobilisation de l’Enseignement supérieur » pour « éclairer la société […] sur les facteurs de radicalisation », comme si, à côté d’une foule de spécialistes autoproclamés, des chercheurs n’avaient pas déjà produit des analyses informées.

En résumé, dans un contexte d’émotion et dans l’urgence, face à des assassinats terroristes dont le lien avec l’éducation est loin d’être établi, le gouvernement charge l’école laïque d’une responsabilité écrasante qui occulte celle des autres facteurs politiques et sociaux intervenant dans la situation actuelle (du chômage à la stigmatisation de certaines populations, de la politique de la ville aux cadeaux au patronat, de la réduction des services publics à celle du tissu associatif), et développe un arsenal de mesures normatives et répressives visant à définir un « comportement citoyen » imposé à tous les niveaux. On est aux antipodes d’une école telle que voudrait la construire SUD éducation, privilégiant l’éducation par l’échange au sein du collectif qu’est la classe, l’enseignement mutuel, le développement de l’esprit critique, la construction patiente d’une pensée autonome chez les élèves par la conviction et le raisonnement au lieu d’un formatage aussi vain que peu démocratique par des « rituels » stéréotypés.


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