Pourquoi la carte scolaire est un enjeu fondamental

dimanche 10 juin 2007
par  SUD Education 63

Etat des lieux

La sectorisation scolaire, dite "carte scolaire", consiste à définir l’établissement qui sera fréquenté par l’élève en fonction du secteur géographique où il habite. Dans le cadre des lois de décentralisation, elle est en principe définie au niveau municipal pour les écoles, départemental pour les collèges et académique pour les lycées. Elle connaît des exceptions : les lycées parisiens par exemple ne sont pas sectorisés ; depuis deux ans, les élèves des collèges classés Ambition Réussite, s’ils décrochent une mention très bien au brevet, sont autorisés à choisir leur lycée. D’autre part il existe évidemment un certain nombre de dérogations légales ou légitimées par les instances de décision (raisons médicales, rapprochement de fratrie, …), depuis notamment le premier "assouplissement" expérimenté par Savary en 1983.

La carte scolaire a été créée en 1963 par le pouvoir gaulliste, à un moment où l’évolution démographique et la demande d’éducation conduisaient à construire, selon la propagande gouvernementale, "un collège par jour". Il s’agissait alors d’assurer une gestion équilibrée des flux d’élèves dans les établissements, beaucoup plus qu’une "mixité sociale" dont le pouvoir n’avait cure : c’était aussi l’époque de la construction en banlieue des barres d’immeubles où l’on allait pouvoir reléguer les couches populaires et plus tard les immigrés (ils étaient alors surtout dans des bidonvilles ou des foyers Sonacotra).

Il n’empêche que la carte scolaire a aussi joué cette fonction de défense de la mixité sociale, surtout à l’école primaire, où les demandes de dérogation et les contournements sont moins fréquents qu’au collège, et dans les villes moyennes. Bien entendu, elle n’a pas permis de résoudre les problèmes de ghettoïsation de certains quartiers : l’école ou le collège d’un quartier socialement défavorisé reçoit quasi uniquement une population scolaire défavorisée, puisqu’il n’y en a pas d’autre dans le quartier. Et vice versa pour les quartiers huppés. L’école n’est pas en dehors de la société, et quelles que soient les règles qui s’y appliquent elle n’échappe pas aux conditions sociales environnantes : la solution aux problèmes posés par l’insuffisante mixité sociale de l’école passe par une politique sociale qui s’attaque aux problèmes d’emploi, de logement et d’urbanisme.

A partir du moment où la droite a décidé de faire de la suppression de la carte scolaire un élément de sa campagne électorale, sa propagande a mis l’accent sur "l’hypocrisie" qu’il y aurait à défendre une sectorisation massivement "contournée" : les contournements, par divers procédés, du choix d’options rares jusqu’à l’utilisation de fausses adresses, seraient le fait de 30 % de parents, voire de 40 % à l’entrée en 6e à Paris comme l’écrit Le Parisien fin mai. La réalité est beaucoup plus nuancée. Comme le fait remarquer Louis Maurin, président de l’Observatoire des Inégalités, sur les 30 %, hypothèse haute, de parents qui ne respectent pas la sectorisation, "les 20 % sont des familles qui optent vers le privé et pour qui la suppression de la carte scolaire, par définition, ne change rien". Il reste 10 % de dérogations, 8 % à Paris (voir " La sectorisation, l’affectation et l’évitement scolaire dans les classes de sixième à Paris en 2003 ", Education et formations n°71, juin 2005), dont un certain nombre, de surcroît, sont légitimées par des motifs acceptables (médicaux notamment). On est donc loin d’un évitement massif, et les quelques pour cent de tricheurs peuvent difficilement légitimer la suppression du système lui-même.

En effet, la carte scolaire joue un autre rôle, qui à lui seul légitime qu’on se batte pour son maintien. Elle est le signe d’une conception égalitaire de l’école, qui fait de celle-ci un service public auquel chacun a accès dans les mêmes conditions quel qu’il soit et où qu’il soit. Elle est comparable de ce point de vue à la gratuité de l’école, dont chacun sait qu’elle est loin d’être pleinement réalisée mais qui est un autre signe fort d’une volonté démocratique, d’une fonction égalitaire. Vouloir supprimer actuellement la carte scolaire, c’est vouloir changer non pas un simple aspect technique mais cette fonction même de l’école, incompatible avec la logique libérale qui repose sur la marchandisation et la compétition.

Et c’est précisément cela qui explique la violence des attaques contre la carte scolaire et la volonté de passer en force du gouvernement.

Une attaque à trois dimensions

Ces attaques ont en fait une triple dimension : politicienne, sociale, idéologique.

Attaques politiciennes, qui visent en période électorale à s’attirer des suffrages en trouvant des boucs émissaires, en divisant l’électorat et en proposant des solutions "simples".L’évolution de l’argumentation de Sarkozy est révélatrice de la démarche : en mars 2006, alors que la campagne n’est pas encore lancée, il met en avant l’idée, simplement libérale, du "libre choix" de l’école par les familles, dont la suppression de la carte scolaire ne serait en quelque sorte qu’une conséquence ; lorsque Jacques Chirac le contre en déclarant, le 18 septembre, que la carte scolaire est "le garant de la mixité sociale", Sarkozy abandonne son orientation uniquement libérale et change d’argument pour mettre en avant (d’ailleurs rejoint par Royal qui explique à l’automne que la carte scolaire " fige et cristallise les inégalités" …) un prétendu caractère ségrégatif de la carte scolaire : si l’école ne remplit pas sa fonction, c’est que "la carte scolaire est devenue l’instrument de la ségrégation", même pas "un instrument" parmi d’autres, mais "l’instrument". Et qui dit ségrégation dit privilégiés : Sarkozy explique le 27 mars à Douai que la carte scolaire est devenue "une fatalité pour ceux qui n’ont pas les moyens ou les relations pour s’en affranchir", et ses lieutenants vont se charger de les montrer du doigt, ces bobos et ces profs mal aimés qui seraient si prompts à contourner la carte scolaire, bref à tricher, au détriment des catégories populaires. La carte scolaire est ainsi devenue le moyen pour Sarkozy à la fois de se montrer soucieux du "social" et de ramasser les voix de ceux pour lesquels les difficultés scolaires de leurs enfants se traduisent en ressentiment.

Mais ces attaques relèvent aussi d’un aspect social. La politique libérale incarnée par Sarkozy a besoin de s’appuyer sur les classes moyennes et donc de les favoriser. Or ce sont elles -et non la haute bourgeoisie dont les enfants ont déjà depuis belle lurette leurs écoles "à eux"- qui souhaitent le plus une école qui leur permette de s’élever socialement, elles qui voient du plus mauvais œil la cohabitation de leurs enfants avec ceux des catégories populaires, a fortiori issus de l’immigration, censés être plus remuants, moins scolaires. Il y a là un réflexe de "petit blanc" ou de parvenu qui rejette tout ce qui lui rappelle la situation sociale à laquelle il pense avoir réussi à échapper. La carte scolaire leur apparaît dès lors comme la mesure qui oblige leurs enfants à fréquenter des "sauvageons" et les empêche d’atteindre de plus hautes destinées. De ce point de vue d’ailleurs les clivages entre la droite et la gauche tendent à s’estomper, et Sarkozy, en supprimant la carte scolaire, non seulement satisfait son électorat habituel mais va même au-delà. Dans le jeu complexe des classes sociales, l’attaque contre la carte scolaire vise ainsi à satisfaire une catégorie sociale au détriment de l’école pour tous.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, la carte scolaire est l’instrument d’une attaque idéologique de grande ampleur, qui remet en cause deux principes fondamentaux de la vie démocratique. En même temps qu’étaient introduites des "bourses au mérite" à côté des traditionnelles bourses sur critères sociaux, un premier signal fort des intentions de la droite, malheureusement passé quasiment inaperçu, a été donné lorsque, à la rentrée 2006, des élèves "méritants", ceux des 249 collèges "Ambition Réussite" qui auraient une mention très bien au brevet, ont pu choisir leur lycée. Il s’agit là d’autre chose que de la simple reconnaissance (qu’une partie de la gauche a souvent repris à son compte) d’un mérite particulier par la réussite sociale ou par l’accès à une fonction particulière : c’est ici une conception du mérite très droitière parce que très inégalitaire qui entre à l’école, puisque le "mérite" supposé ouvre des droits fondamentaux particuliers. Les enfants n’ont plus un droit égal à l’éducation, mais ont des droits différents en fonction de leur mérite.

L’école n’est plus un droit commun assuré par un service public dont l’accès égal est garanti à tous notamment par la carte scolaire, l’école, désormais, ça se mérite : si nous faisons la preuve de notre mérite scolaire, nous pourrons accéder à des établissements sélectionnés ; sinon, nous serons confinés dans des établissements de médiocre qualité. Corollairement, ce qui est remis en cause également, c’est le principe d’éducabilité, qui veut que tout enfant soit éducable (sauf cas pathologiques avérés). Ce principe implique précisément qu’il ait le droit à l’éducation, et que tous aient le droit à la même éducation. Concrètement, cela signifiequ’on cherche à l’école et par l’école à réduire les différences sociales. C’est cela précisément qui est remis en cause par la suppression de la carte scolaire : aux riches et à quelques "méritants" servant d’alibi les établissements performants et une "bonne" éducation, aux pauvres les établissements délaissés et une éducation au rabais. L’école à deux ou plusieurs vitesses n’est certes pas nouvelle ; mais c’est la première fois depuis Jules Ferry qu’elle est institutionnalisée, et sous la pire forme : celle d’un apartheid social ; et c’est surtout la première fois qu’elle est idéologiquement légitimée par le pouvoir en place.

"Faut-il supprimer les feux rouges parce que certains les grillent ?"

Outre les principes, un certain nombre d’éléments concrets rendent inacceptable la suppression de la carte scolaire, au moins dans le système actuel. Ils ne sont pas clairement explicités par les partisans de cette suppression. C’est que cette entreprise de tri social se double d’une arnaque.

D’abord, lorsque les journalistes du Monde (Le Monde du 1er juin) demandent à Darcos, à propos des motifs de dérogations de la phase d’assouplissement de la rentrée 2007 : "Et si c’est seulement pour rejoindre un "meilleur" établissement ?", Darcos précise : "Ce motif ne pourra pas être retenu tout de suite. Même si je le trouve tout à fait recevable. Pourquoi refuser à un élève de choisir, dans l’intérêt de sa scolarité ?". Ce qui suppose que, au lieu de chercher à réduire les écarts existants, pour tendre vers une égalité devant l’éducation, on entérine définitivement l’existence d’établissements "meilleurs" et donc d’autres "moins bons".

Ensuite, Darcos prétend vouloir "encourager la mixité" : "à terme chaque établissement devra contribuer à la mixité. Je ne veux pas employer le mot de quota parce qu’il est horrible, mais nous allons essayer d’encourager la mixité géographique et sociale au niveau de chaque établissement" (Le Monde du 1er juin). Mais il se garde bien de préciser comment : on peut supposer que chaque établissement se verra contraint d’accepter quelques élèves "méritants" venus de quartiers jugés "difficiles", dans le prolongement de ce qui s’est mis en place avec les mentions "très bien" du brevet. Mais une chose est sûre : ces élèves-alibis seront forcément en petit nombre : imposer une véritable mixité reviendrait à recréer une carte scolaire encore plus autoritaire !

Enfin, il est un aspect de la suppression de la carte scolaire qui ne peut pas passer inaperçu : c’est que, sous prétexte de donner aux familles le "libre choix" de leur établissement, on va en fait donner aux établissements le droit de choisir leurs élèves, à l’instar de ce qui se passe dans le privé (où, précisément, il n’y a pas de carte scolaire !). C’est la conséquence inévitable de la désectorisation : on imagine mal des familles de quartiers favorisés choisissant des établissements de secteurs difficiles. Les établissements les plus réputés vont donc voir affluer d’innombrables demandes, et il faudra bien alors trier. Le ministre Darcos l’annonce d’ailleurs clairement dans Le Monde du 1er juin, à propos de la phase d’ "assouplissement" dès la rentrée 2007 : "… il faut que les familles se rendent compte qu’on ne pourra pas tout accepter d’un coup. Nous allons fixer quelques critères lisibles. […]". Mais là encore ces critères ne pourront, à terme, pas être généraux et imposés à tous, sinon on recréerait une carte scolaire : c’est donc bien, quelle que soit la procédure retenue, par les établissements que sera fait le choix.

A l’inverse, les établissements dont la réputation n’est pas bonne vont être l’objet d’une désaffection inévitable. C’est d’ailleurs ce qui motive les appréhensions des chefs d’établissement :

comme l’écrit la journaliste de Libération du 28 mai, "Le grand problème est de savoir que faire de ces collèges ghettos plantés au milieu des cités, en périphérie des grandes villes … Comment imaginer qu’une fois la carte scolaire supprimée ils puissent attirer des élèves hors du quartier ? Pour les principaux de ces collèges, souvent classés "ambition réussite", c’est une vision de cauchemar. " Nos 10 % de bons élèves partiraient dans de meilleurs établissements, et nous resterions avec les moins bons, encore plus ghettoïsés ", confie l’un d’eux.". Face à cette menace de dérégulation totale, le SNPDEN, principal syndicat des chefs d’établissement, sollicité par Darcos, en est réduit à proposer "que la priorité soit accordée aux demandes d’affectation dans un établissement proche du domicile" (Le Monde du 5 juin), "Proposition paradoxale", comme l’écrit le journaliste puisque elle revient à reconstituer la carte scolaire que le gouvernement veut supprimer !

Et maintenant ?

La volonté de ne pas heurter de front une opinion pas encore totalement acquise (mais deux sondages parus fin mai se contredisent : pour un sondage CSA pour Le Parisien, 72 % des personnes interrogées pensent que cette mesure est "plutôt une bonne chose", cependant que pour un sondage Ifop publié par Ouest-France, 54 % des Français seraient "attachés" à la carte scolaire) et les difficultés techniques bien réelles de mise en œuvre de la désectorisation conduisent le gouvernement à faire preuve de prudence dans ses déclarations et de flou sur les mesures concrètes qu’il va prendre. Mais l’orientation, elle, est bien fixée, et Darcos martèle "En 2010 au plus tard, nous aurons vraiment donné la liberté de choix aux familles".

Comme l’écrit le 20 mai le président de l’Observatoire des Inégalités, "Compte tenu du poids politique des parents dont les enfants fréquentent les meilleurs établissements, on sait d’ores et déjà ce qui va se passer à partir de la rentrée prochaine. L’assouplissement va se transformer en un vaste jeu de choix de l’école, non pas pour les catégories populaires, mais pour les catégories situées juste en dessous des plus favorisés, disons des 15 % de parents relativement diplômés. Quelques établissements réputés vont se donner bonne conscience en accueillant une poignée de bons élèves venus des quartiers défavorisés. Les écoles les moins réputées vont se vider de ces éléments moteurs, renforçant encore la fracture sociale scolaire. On peut craindre le pire pour ces collèges déjà en situation difficile. Paradoxe ultime, grâce à un enrobage savant les plus pénalisées seront les couches sociales peu diplômées, qui ont porté Nicolas Sarkozy à la présidence de la République…"

Dans tous les cas de figure, ce qui est en route, c’est la mise à bas du principe d’égalité devant l’éducation. Certes cette égalité est loin d’être réalisée, mais du moins le principe était-il maintenu et même érigé en valeur. Une fois ce principe détruit, la situation risque de changer radicalement et pour longtemps si nous ne menons pas résolument la lutte sur ce terrain.

Alain CHEVARIN - Juin 2007 -


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